Pourquoi les DRH marocaines parlent de transformation et jamais de gouvernance
Sur les 218 portraits publiés par Moroccan Women Leaders, 33 concernent des directrices des ressources humaines. C’est le deuxième groupe du corpus, juste derrière la direction générale.
En les lisant ensemble, deux chiffres sautent aux yeux. Le mot transformation apparaît dans 97 % de ces portraits, le taux le plus élevé de toutes les fonctions. Le mot gouvernance apparaît dans 12 %.
Ce contraste n’est pas un détail de vocabulaire. Il décrit une place.
Ce que disent les 33 portraits
Voici la répartition des champs lexicaux chez les DRH du corpus, comparée à la moyenne des 218 portraits.
Transformation : 97 %, contre 64 % en moyenne. Dimension humaine : 100 %, contre 45 % chez les directrices générales. Durabilité et RSE : 82 %, contre 67 %. Transmission et formation : 55 %, contre 28 %. Innovation : 21 %, contre 35 %. Gouvernance : 12 %, contre 23 %.
Le profil qui se dessine est cohérent et il est unanime : une femme appelée pour changer la culture d’une organisation, avec l’humain comme méthode, la durabilité comme horizon, et la formation comme outil.
Ce qui manque, et ce que ça révèle
Une DRH décide de la masse salariale, des plans de succession, des départs, parfois du sort de plusieurs centaines de familles. C’est une fonction de pouvoir, l’une des plus lourdes du comité de direction.
Pourtant, dans quatre portraits sur cinq, ce pouvoir n’est pas nommé. L’arbitrage budgétaire, la négociation sociale, la présence au conseil, la responsabilité juridique n’apparaissent presque jamais. Ce qui est raconté, c’est l’accompagnement, l’écoute, la montée en compétence.
Deux explications possibles, et elles ne s’excluent pas.
La première tient au rôle attendu. Dans beaucoup d’organisations marocaines, la fonction RH est encore perçue comme une fonction de soutien. Une DRH qui parlerait d’abord d’arbitrage et de rapport de force sortirait du registre qu’on lui assigne.
La seconde tient au récit de soi. Parler de transformation humaine est socialement confortable. Parler de pouvoir l’est moins, surtout pour une femme, et plus encore dans un contexte où la légitimité reste à démontrer à chaque poste.
Une comparaison qui éclaire
Le corpus permet une vérification simple. Si l’absence de gouvernance dans les portraits de DRH venait des femmes elles-mêmes, elle devrait se retrouver partout. Ce n’est pas le cas.
En finance, la gouvernance apparaît dans 47 % des portraits. En direction générale, 32 %. En marketing et communication, 0 %, sur dix-sept portraits.
La variable n’est donc pas le genre, c’est la fonction. Certains métiers donnent accès au vocabulaire du pouvoir institutionnel, d’autres non. La finance y donne accès, la communication n’y donne pas accès, les ressources humaines très peu.
Pourquoi ça compte concrètement
Un récit qui ne nomme jamais le pouvoir produit trois effets mesurables sur une carrière.
Il rend la personne moins évidente pour un poste de direction générale, parce que rien dans son histoire ne dit qu’elle a déjà arbitré.
Il rend la personne moins évidente pour un mandat d’administratrice, alors que les conseils marocains cherchent précisément des profils RH pour les comités de rémunération et de nomination.
Et il rend la personne plus facile à cantonner. Une dirigeante qu’on décrit comme bienveillante et à l’écoute est une dirigeante qu’on peut laisser où elle est.
Ce que ça change dans la façon de se raconter
Il ne s’agit pas de remplacer un vocabulaire par un autre, ni de renoncer à la dimension humaine, qui est une force réelle et documentée dans ces 33 parcours.
Il s’agit d’ajouter ce qui manque. Trois choses, concrètement.
Nommer les décisions, pas seulement les intentions. Une réorganisation portée, un plan social mené, une politique de rémunération refondue sont des faits. Ils se racontent.
Nommer les chiffres. Un effectif, un budget, un périmètre. Ce sont les éléments qui font qu’un lecteur mesure le niveau de responsabilité sans avoir à le deviner.
Nommer la place. Siéger au comité de direction, rapporter au conseil, présider une commission. Ces mentions ne relèvent pas de la vanité, elles relèvent de l’information.
Une remarque pour finir
Ces 33 portraits ont tous été relus et validés par les intéressées avant publication. Le vocabulaire qu’on y lit est le leur. Ce n’est donc pas un problème d’écriture, c’est un problème de récit disponible.
Et un récit, contrairement à une fonction, peut se réécrire.
Les données de cet article sont issues de notre analyse des 218 parcours publiés. Les portraits de directrices des ressources humaines sont consultables sur la page DRH au Maroc.
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